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La liberté d’expression et ses limites

Written by Sophie Arzberger

Charlie Hebdo, l’assassinat de Samuel Paty – la liberté d’expression a été victime de plusieurs attaques ces dernières années. 

La liberté d’expression, droit civique de base en Europe, repose sur plusieurs textes fondamentaux : « Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement » d’après l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC) de 1789. Les libertés d’opinion et d’expression sont les principes constitutionnels au cœur d’une démocratie. En effet, ce n’est que lorsque les individus expriment librement leur opinion et en discutent ouvertement qu’ils peuvent former une volonté politique. La démocratie repose sur cela.

Cependant, toute liberté a ses limites : À quel moment faut-il restreindre la liberté d’expression et jusqu’où peut-on pousser la tolérance ? 

Malgré son statut de principe fondamental, la liberté d’expression alimente de nombreux conflits. Dans certains cas, la liberté d’expression est restreinte, là où le bien-être de la société le nécessite : même si chacun à le droit de s’exprimer librement, ce droit est à utiliser à bon escient. « La liberté d’opinion est une farce si ce sont les faits eux-mêmes qui sont l’objet de débat. » – Hannah Arendt.

En cas d’atteinte à l’identité, aux croyances ou aux convictions d’une personne, cette liberté peut être remise en cause, afin de préserver d’autres droits fondamentaux tels que la liberté de religion, thème récurrent de la société contemporaine. Sous forme des caricatures de Mohamed publiées dans le journal hebdomadaire satirique français de Charlie Hebdo, cette liberté d’expression a provoqué la fureur de certains radicaux islamistes, qui ont par la suite assassinés plusieurs journalistes. La question qu’il faut se poser est la suivante : faut-il appliquer des mesures restrictives afin de protéger différents groupes de la population et éviter tout conflit culturel ou religieux ?  N’est-ce pas le but de toute démocratie libérale, de pouvoir s’exprimer sans crainte aucune répercussion, peu importe le sujet? Appliquer des mesures restrictives telles que la censure serait contre nos droits civiques fondamentaux. 

En effet, il convient de se demander dans quelle situation des restrictions à la liberté d’expression peuvent être justifiées. Restreindre la liberté d’expression afin de protéger un autre droit fondamental implique une hiérarchisation des droits : Supposons que le gouvernement adopte une loi qui interdit la propagande raciste; à ce moment là, le e droit à l’égalité des communautés emporte sur la liberté d’expression, utilisée dans ce cas à une fin néfaste, à savoir comme un outil de discriminer contre des citoyens appartenant à un certain groupe ethnique. Toutes ces décisions limitent de fait la liberté d’opinion au profit d’autres droits, prouvant que ceux-ci sont ne sont pas considérés comme égaux par l’État (et donc hierarchisés).  

Quels sont les effets de cette limitation récurrente pour notre société ? Le droit à la liberté d’expression pourrait être décrit comme l’un des principes fondamentaux de notre société contemporaine, (européenne pour le moins).  Ce droit est tellement fondamental, qu’il constitue le pilier de la société moderne, sans lequel d’autres acquis comme la liberté religieuse, personelle ou même l’égalité des citoyens ne serait peut-être même pas possibles! 

Qu’en-est-il des régimes dictatoriaux tels que la Corée du Nord où les droits abordés ci-dessus sont inexistants ? Que se passerait-il si la liberté d’expression devenait légale dans ce pays ?  Sans aucun doute, tout un système politique serait bouleversé et une révolution s’ensuivrait. La liberté d’expression est donc essentielle pour le développement d’autres libertés. 

La limitation de cette liberté doit donc être utilisée avec précaution afin de ne pas menacer ou détruire d’autres droits fondamentaux. Afin de soutenir cette hypothèse, prenons l’exemple de la Bastille et de la Révolution Française. La Bastille, tel un édifice, est soutenue par des murs porteurs et des piliers. Si nous détruisons un de ces murs porteurs, c’est tout un monument qui s’effondre. De la même manière que la Bastille, dépendante de ses murs porteurs, nos droits fondamentaux sont interdépendants et ne peuvent exister l’un sans l’autre. La révolution française, moteur essentiel de la liberté d’expression, a impulsé un changement historique majeur à notre fonctionnement sociétal. Sans elle, l’histoire aurait probablement suivi un cours différent.  

Sans l’instauration de la liberté d’expression, nous serions passés par d’autres développements étatiques. Socioculturellement, nous serions également dans une position différente, sans la pluralité des opinions ou leur liberté. 

Après tout, que serait l’art s’il n’était pas façonné par la pluralité et la liberté ? Si l’art était soumis à la censure, la culture en Europe, telle que nous la connaissons ne serait probablement pas celle d’aujourd’hui. Les artistes ont toujours été hérétiques. Les fresques du plafond de Michelangelo dans la chapelle Sixtine par exemple, scandalisaient ses contemporains – Adam, Eve, des anges et Saints nus, “comme Dieu les a créés” – tout cela frôlait la blasphémie. Pourtant, afin de créer quelque chose d’inédit, il est parfois nécessaire de donner à l’art une certaine “marge de manoeuvre”. L’art doit aller loin, avoir la possibilité de repousser les limites de l’acquis. La liberté d’expression rend cela possible en créant une zone d’acceptance.

Essentielle au bon fonctionnement de toute société démocratique, la liberté d‘expression façonne nos pensées,, notre système politique et notre mode de vie. Sans la liberté d‘expression, l‘art ne connaîtrait une telle dimension et notre système politique serait plus autocratique que démocratique. La liberté d’expression est donc un phénomène clé du développement. Elle permet d’identifier, d’adresser et d’améliorer les déficits sociétaires. 

Paradoxalement, des restrictions à cette liberté peuvent s’avérer nécessaires afin de protéger d’autres droits fondamentaux et garantir la pluralité de la société ainsi que la stabilité et l’efficacité de la démocratie.

 

Edited by Anne-Sophie Frayssinet; Photo credit: François Dallay, Unsplash