Décrite en 2001 comme « le ventre mou du monde dans le contexte du terrorisme global » par l’ancienne conseillère à la sécurité nationale états unienne Susan Rice, l’Afrique a acquis une importance stratégique croissante pour la sécurité internationale depuis le début de la Guerre contre le terrorisme (GWOT, selon l’acronyme anglais). Les forts taux de croissance démographique dans un contexte de pauvreté, ainsi que la croissance du djihad global en Afrique du Nord et de l’Ouest font craindre aux experts que le continent ne se transforme en un havre pour le terrorisme international. En conséquence, la sécurité a pris une place prépondérante dans les programmes de développement, qui ont dévolu une part croissante de leurs fonds au renforcement des effectifs, des équipements et des capacités opérationnelles des forces de sécurité du continent africain.  Cependant, il serait erroné de conceptualiser la sécurisation du développement uniquement comme un changement stratégique motivé par l’intérêt national des pays de l’Ouest, et imposée à des États africains n’ayant pas d’autre choix que d’accepter une aide dont leurs budgets dépendent.

En effet, nombre de régimes africains autoritaires, en particulier ceux qui présentent une solide structure militaire et sécuritaire, adoptent, adaptent et in fine modèlent le narratif de la GWOT et de la sécurisation du développement en le tournant à leur avantage.   

Au Tchad, le Président Idriss Déby Itno est parvenu à transformer les programmes occidentaux de soutien à la sécurité de l’état en une manne financière pour assurer la pérennité de son propre régime.  De fait, la solidité du régime de Déby peut s’expliquer en grande partie par les dividendes financiers, militaires et diplomatiques extraits au moyen d’une politique étrangère faite d’une gestion attentive de l’image du Tchad et d’un recours désabusé au marchandage et au chantage. Le Tchad est situé dans un contexte régional extrêmement instable. Au Nord, on trouve les restes de la guerre civile libyenne ; à l’Est, les crises décennales au Sudan et Darfur ; à l’Ouest, les groupes djihadistes du Mali septentrional ; enfin, au Sud, Boko Haram et la poudrière centrafricaine.

Depuis son coup d’État de 1990, Déby a réussi à transformer la géopolitique explosive du Tchad en un indéniable avantage stratégique grâce à la mise en lumière de son pays Antemurale Africae, sorte de dernière défense avant le chaos. Pour rendre son idée d’une Pax Tchadiana crédible, Déby peut compter sur la projection d’une des armées les plus puissantes d’Afrique centrale, sur une diplomatie volontariste et le façonnement d’une image propice à flatter les exigences occidentales en matière de stabilité et de sécurité.

Ainsi, le Tchad est un allié si incontournable dans la GWOT que le chantage est devenu une arme de choix pour Déby dans ses rapports à l’Ouest. L’exemple le plus récent est fourni à ‘table ronde des donateurs’ qui a eu lieu à Paris en septembre 2017 et où vingt milliards de dollars ont été promis au Tchad pour financer le plan quinquennal d’industrialisation, quand l’objectif de N’Djamena n’était qu’à cinq milliards. En effet, dans les mois précédents, Déby faisait déjà monter les enchères en menaçant de retirer ses troupes du G5 Sahel en cas de résultats décevants à la conférence. Comme il le disait en mai 2017 : « nous n’avons pas été soutenus sur le plan financier […] Nous sommes seuls dans cette lutte [contre le terrorisme] […] Si rien n’est fait, le Tchad sera malheureusement dans l’obligation de se retirer [du G5 Sahel]. » Cette déclaration arrivait à un moment où l’investiture récente d’Emmanuel Macron n’aurait pas pardonné au locataire de l’Élysée un premier déboire diplomatique. Ceci laisse donc penser que Déby avait choisi l’échéance pour maximiser le potentiel du chantage. De plus, Déby savait la participation du Tchad essentielle à l’arrêt du flux transsaharien de migrants illégaux arrivant jusqu’en Libye dans l’espoir de gagner l’Europe. En menaçant de briser le verrou Sahélien et de provoquer ainsi un tsunami migratoire, Déby a su se montrer convaincant auprès des chancelleries occidentales. Bien que l’un des plus larges receveurs d’aide internationale par habitant en Afrique, N’Djamena n’a pour autant jamais tenu sa promesse d’appliquer un programme de transformations structurelles tant attendu par la population : le pays se trouve aujourd’hui à la 186e place mondiale de l’Index de Développement Humain (IDH). L’intouchabilité de Déby s’établit dans un contexte d’utilisation massive de méthodes illibérales, telles que les arrestations arbitraires ou la surveillance de journalistes et d’opposants politiques.

Ainsi, loin d’être à la tête d’un état en faillite soumis aux diktats occidentaux, Déby a su ériger une image d’allié incontournable dans la région, conférant ainsi au locataire du Palais Rose une respectabilité internationale à l’épreuve de son autoritarisme et bail de longue durée sur le pouvoir tchadien. Il est donc essentiel de mettre en lumière les dynamiques complexes qui unissent l’Ouest et l’Afrique dans le contexte de la GWOT. Loin d’être une relation de seigneur à vassal, cette dernière prend la forme d’un processus bidirectionnel parfois pragmatique, parfois manipulateur, et constamment fluide.

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