La Moldavie, pierre de touche occultée des espoirs coopératifs en « zone grise » post-soviétique ?

By Nicola Audibert

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Reculée des feux de la rampe européens et acculée dans un passé soviétique latent par des Carpates escarpés et une mer Noire à l’échappée, la République de Moldavie a souvent défrayé la chronique depuis son indépendance. Que ce soit au gré de soubresauts politiques dégrisants, d’élans vénaux d’une oligarchie en embuscade et de tressaillement géopolitiques à la merci d’un contentieux larvé en Transnistrie, l’image d’Épinal sur film négatif ainsi colportée a eu tendance à se cristalliser, figeant dans la tête des observateurs moins avertis à l’ouest un tableau pour le moins fataliste. 

Pourtant, au vu des sursauts diplomatiques traversées récemment par ce petit pays d’Europe orientale, l’aquoibonisme ambiant ne peut plus être de mise. Chacun en Europe gagnerait aujourd’hui à y déceler les portées pacificatrices que la coopération internationale peut encore se targuer d’offrir. Cette exhortation est d’autant plus valable qu’elle vient jeter une lumière plus flatteuse sur le glacis post-soviétique et post-yougoslave, dont on continue obtusément de se persuader qu’il est au mieux un écheveau géopolitique indémêlable, au pire une bombe à retardement sécuritaire.   

A l’instar de la Macédoine, la Moldavie, par sa récente approche négociée du conflit transnistrien, est la preuve évolutive que l’on peut se soustraire à cette logique impérieuse, et ce depuis 2016. L’élément déclencheur, non sans mauvaise ironie, aura été la précipitation du vaste voisin ukrainien dans une période de trouble à sa périphérie et de réalignement politico-diplomatique, ponctuée par l’annexion de la Crimée et l’enlisement dans une guerre dans le Donbass, qui continue de sévir aujourd’hui.

Pour pallier les ballottements d’un pays ainsi sensiblement gêné et fragilisé aux entournures, les dirigeants ukrainiens qui se sont succédé à la barre depuis 2014 ont mis un point d’honneur à redoubler de rigueur aux postes-frontières, verrouillant par là la frontière terrestre avec la Moldavie. Un durcissement d’autant plus justifié à leurs yeux que la Transnistrie, étirée entre la rive gauche du Dniestr et cette même frontière, abrite depuis 1995 le Groupe opérationnel des forces russes en Moldavie, un contingent d’appoint fort de près de 1000 militaires, dont la permanence et les portées sont régulièrement critiquées.

Face à ce rebattement des cartes, la Transnistrie, État sécessionniste auto-proclamé ayant vécu sous perfusion financière russe et de son statut lucratif de plateforme commerciale douteuse et frauduleuse depuis 1991, est devenue la première victime collatérale de ce raidissement des postures douanières. Pris en étau, le régime de Tiraspol n’a eu d’autre choix que de multiplier les appels du pied au gouvernement de Chisinau, dans l’irrésistible dessein de s’assurer des débouchés en arrimant son économie à un marché moldave en voie d’européanisation. 

Par cet alignement de planètes, les efforts diplomatiques déployés cahin-caha pour résoudre le contentieux généré par la guerre fratricide du Dniestr en 1992, ainsi que le cadre censé depuis impulser les négociations entre les parties, le format « 5+2 » (Chisinau et Tiraspol en tant que parties prenantes au conflit, l’OSCE, la Russie et l’Ukraine comme médiateurs, les États-Unis et l’UE en tant qu’observateurs), ont notablement gagné en désirabilité et en praticabilité. Preuve en est : dès 2016, les parties ont commencé à négocier au cas-par-cas un ensemble d’initiatives coopératives, afin de déminer les soubassements du conflit gelé. 

Ledit « Protocole de Berlin », une feuille de route comprenant huit mesures concrètes de renforcement de la confiance entre les deux rives du Dniestr, a aussi bien trait à la régularisation en Moldavie des plaques d’immatriculation émises en Transnistrie qu’à la suppression d’entraves routières au commerce. Si la séquence de mesures peut paraître modeste à ce stade, il faut rappeler que son but est surtout d’amorcer un processus de négociation durable, issu de problèmes communs et propres au quotidien des habitants, afin de mettre ceux-ci en contact et d’étayer leur confiance mutuelle. 

Quoiqu’inévitables à terme, les questions plus épineuses relatives au désarmement, aux garanties sécuritaires et à l’attelage politique d’une future Moldavie avec la Transnistrie doivent être appréhendées au cours de séquences successives, afin de ne pas chambarder les dossiers en cours de négociation. C’est précisément ce à quoi ce sont tenus jusqu’ici les négociateurs, sous l’impulsion de l’OSCE. Si à ce stade, deux mesures doivent encore être finalisées, les dernières rencontres au format « 5+2 » étaient de bon augure, laissant présager une disposition à l’ouverture de nouvelles séquences des deux côtés.    

Si elles ne constituent pas encore un précédent, ces négociations visant à résoudre le conflit transnistrien peuvent néanmoins devenir un cas d’école régional, alliant pragmatisme et projection pratique, mise en séquence et minutie. Alors que les bruits de bottes semblent s’étouffer dans le Donbass, une résolution du conflit incombe à cette zone-là aussi. Car la coopération dans le glacis post-soviétique doit être sortie de son carcan de jeu à somme nulle, et pourvoir paix et prospérité à ceux qui y habitent, sécurité et stabilité à leurs voisins.  

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